
Magazine Opus International en 1977 dans le numéro 64 sous le titre « Une lecture de la science-fiction ».
N.B. reproduction à partir d’un exemplaire personnel, suppression sur simple demande
Pour accompagner notre table ronde sur Politiques de la science-fiction
SCIENCE-FICTION ET POLITIQUE
par Denis Guiot
Chassez le politique, il revient au galop !
Une évidence, tout est politique car tout acte est la somme d’une succession de choix, conscients ou non, déterminés par la sphère socio-culturelle centrée sur chaque individu. L’acte d’écrire n’échappe pas à cette loi (comme si, chaque fois qu’il enlevait la housse de sa machine à écrire, l’écrivain ôtait, par la même occasion, sa housse idéologique et ce, afin de produire un texte « innocent », libéré de la « malédiction » politique !) car écrire c’est — entre autres interprétations — traduire, sur un plan fantasmatique, les relations dialectiques existant entre l’idéologie dominante et celle de l’écrivain. Il n’y a pas d’art « innocent » et la Science-Fiction, paléonto-littérature de notre destin, attentive à décrypter dans notre présent les germes de notre avenir, témoigne, plus peut-être que les autres littératures, de cette emprise du politique sur le matériau littéraire. Même lorsqu’il s’agit de cette S.F.-évasion qu’un Georges Murcie, auteur au Fleuve Noir, définit en ces termes : « La plupart des lecteurs cherchent, sans doute, dans la S.F. un dépaysement, une évasion, quelques instants de détente et de rêve : quelque chose de différent. Ne serait-ce pas un crime que de les replonger dans les tracas de ce quotidien auquel ils essayent justement d’échapper ? » 1.
Mais produire une littérature démobilisante et aliénante qui évacue les problèmes actuels, n’est-ce pas faire un choix politique explicite ? Simple source de détente, ces « innocents » space-operas triomphants où de valeureux cosmonautes colonisent les planètes lointaines à grands coups de laser, exterminant sans pitié tous ces extra-terrestres qui « constituent un danger mortel pour la paix de l’homme dans tout l’univers connu » 2 . Simple littérature d’évasion que cette S.F. américaine des années trente qui, sous le couvert de westerns galactiques, fourguait sa foi en un capitalisme effréné et exportait jusqu’aux confins de la galaxie « american way of life » et plus-value ? (S.F. que l’on retrouve encore aujourd’hui sous la plume de certains auteurs nostalgiques).
Mais Hiroshima, les guerres coloniales, la pollution galopante vont mettre à rude épreuve cette croyance aveugle en l’« american way of life » et donner naissance à une littérature progressiste, tandis que, de manière plus radicale, le credo scientifique, la raison, le « struggle for life » néo-darwinien hérité des traditions pionnières, le rêve américain sont violemment mis en accusation par la contre-culture. Débarrassé de la poussière des étoiles, le space-opera laisse apercevoir ses peu équivoques rouages idéologiques. Pessimisme et mauvaise conscience minent le bel édifice de naguère qui désormais se fissure de toutes parts. Au triomphalisme de l’âge d’or de la S.F. succèdent le doute et le désarroi des « sixties ».
Mais selon la thèse de Gérard Klein3 , le sujet réel d’une œuvre n’est autre que la situation du groupe social auquel appartient son auteur. Ainsi le pessimisme et l’angoisse que véhicule la S.F. actuelle seraient la traduction littéraire de la mort socio-culturelle de cette classe moyenne dont est issu l’écrivain de science-fiction et qui, après avoir cru détenir les rênes du pouvoir dans les années trente, sent celui-ci lui échapper au profit des multinationales, se fait rejeter du cours de l’histoire et voit son mode de vie, voire même son existence en tant que groupe social, menacé.
Du délire paranoïaque…
De son côté, après avoir longtemps essayé de se draper dans un apolitisme apparent mais confortable (à quelques exceptions près, bien sûr), la S.F. française peu après 1968 s’est lancée dans une littérature engagée, à la suite de ses précurseurs Daniel Walther et, surtout, Jean-Pierre Andrevon. Elle trouve désormais son inspiration dans le désarroi de la société face à ses problèmes (violence, surpopulation, pollution, montée des fascismes) et dans celui de l’homme face à lui-même (aliénations diverses, désagrégation de l’espace mental) : nécessaire retour à la Terre donc, pour une littérature adulte qui entend fermement témoigner de son temps.
Mais à retourner aveuglément à la Terre, on s’embourbe parfois dans des ornières, ce qui est le cas de cette « Nouvelle S.F. française » (concept des plus vagues mais qui permet à ceux qui s’en réclament d’attirer l’attention sur eux) qui se contente de troquer les anciens clichés (fusées galactiques, savants fous, horribles extra-terrestres…) pour de nouveaux, nettement plus au goût du jour (ultra-violence, hantise nucléaire, sexe, béton, flics, drogue, etc.). Il n’y a qu’à lire l’anthologie Ciel lourd, béton froid 4 pour se convaincre de la pauvreté et de l’uniformité d’inspiration de la plupart de ces « jeunes loups de la S.F. ». Tristesse ! Tristesse, mais aussi inquiétude car à se contenter de prendre l’effet pour la cause, et à négliger tout travail de réflexion en profondeur, la plupart de ces textes qui ambitionnent pourtant de décaper la réalité afin d’en mettre à nu les dangers (tout ce qu’il y a de plus authentiques et immédiats pourtant) aboutissent à l’effet inverse : la saturation du lecteur et sa lassitude devant tant de manichéisme et d’infantilisme 5. En effet, comment prendre au sérieux un Bernard Blanc, récent chef de file (hélas !) de cette « Nouvelle S.F. française » qui, dans son délire paranoïaque, écrit à qui veut le lire : « Voilà la S.F. : un cocktail molotov dans la gueule »6 ou bien la S.F. va « Attachez vos ceintures ! » (7). Comment concéder une quelconque efficacité à ce Zorro de la gauche-gauche qui, aux analyses serrées de la réalité, préfère l’hystérie et l’exorcisme, trahissant en fait ses propres et naïves frayeurs devant la vie : « Vite ouvrez les yeux, vite regardez autour de vous le béton a tout bouffé ; quand on s’y appuie on attrape la crève tellement il est glacé. Vite regardez autour de vous et levez les yeux, des nuages radio-actifs bourrés de saletés chimiques traînent dans le ciel lourd »7.
Par ailleurs, il est important de dénoncer les dangers d’une attitude aussi systématiquement outrancière. Outre qu’elle gêne fort peu le pouvoir en place, capable de récupérer toute forme de contestation insuffisamment étayée et de s’en servir comme caution à son libéralisme de façade, elle risque de stériliser, par son terrorisme littéraire, une science-fiction nationale, inquiète d’être cataloguée « à droite » si elle n’utilise pas les nouveaux clichés mis en place par cette « Nouvelle S.F. française ».
… à la schizo-révolution
Pour Boris Eizykman, ce qu’on a coutume d’appeler Science-Fiction se décompose en :
— une littérature de pure réduplication de la ligne capitaliste, chargée de maintenir la régulation constante d’un système stable, « formidable escroquerie littéraire qui consiste à grimer l’antique matrice narrative véhiculant la loi de l’Ordre et son manichéisme éculé à l’aide d’un attirail de gadgets futuristes rutilants »8 ;
— une inconscience-fiction où « l’espace, le temps, la réalité univoques explosent, minés, submergés par un désir qui ne peut s’inscrire dans les circuits normatifs, réglés, répétitifs de la machine capitaliste, dans son temps et son espace ordonnés » 9. Cette inconscience-fiction (qui seule, selon Eizykman, mérite le label S.F.) « met en œuvre une toute puissance du désir, décodée, non médiatisée : le monde devient support concret des flux déliés, les pouvoirs psychiques rétablissent l’énergétique du désir, d’où le sort infligé au temps, à l’espace, à la réalité » 10.
Le potentiel révolutionnaire d’une telle littérature est incontestable. La notion même de pouvoir s’effrite et l’on introduit la puissance du désir dans la réalité sociale. Il ne s’agit plus dès lors de changer de pouvoir par le jeu des partis politiques, mais de nier son existence, sa réalité. Avec l’inconscience-fiction, nous assistons, selon Eizykman, à « l’émergence de plus en plus nette d’une mutation du désir qui entraîne un désinvestissement de la valeur, mutation décisive par laquelle aucun système de canalisation, donc de pouvoir qui en fait respecter le bon fonctionnement, ne serait reconstitué. La réalité capitaliste s’effiloche ainsi que toute réalité-pouvoir (le terme est de Norman Spinrad) »11.
On reconnaît là, dans ce refus de tout pouvoir d’où qu’il vienne, au profit d’une déviance qui privilégierait la circulation déliée du désir, une pensée chère aux nouveaux philosophes. Mais cette apologie de la marginalité et de la toute puissance du désir n’est-elle pas démobilisante ? Ne risque-t-elle pas de déboucher sur un nihilisme facile ou une schizo-révolution nombriliste ? Dans le microcosme S.F., cela s’est traduit par l’émergence d’une « Génération électrocutée » (obsession de l’étiquette — d’identité —, désir maladif de se définir !) qui se caractérise par une « cruauté intimiste “for spirit destroy” », une ultra-violence pulvérisant les bases d’une société vacillante, un refus de l’idéologie de toutes les idéologies — acceptation joyeuse du « il n’y a plus d’après »12 – et dont le manifeste pourrait être l’anthologie de Joël Houssin13 et Christian Vilà parue chez Opta, Banlieues rouges (dont la fascination pour l’ultra-violence est pour le moins suspecte…).
Pourtant une SF authentiquement politique existe
Loin d’un gauchisme épidermique ou d’un nihilisme démobilisateur, prenant ses racines dans la science-fiction chère à Boris Eizykman tout en témoignant, en profondeur, de la réalité de notre temps.
Cette S.F. politique d’aujourd’hui a nom Ballard, explorateur de l’espace intérieur, « point nodal de l’esprit où la réalité extérieure et l’univers mental se rencontrent et se fondent en une vibration unique »14.
Curval, dans sa recherche de l’homme total capable d’actualiser toutes ses potentialités.
Sturgeon qui, dans son désir de communiquer avec autrui, sape radicalement les fondations de notre civilisation du clinquant et de l’hypocrisie, car rechercher la communication totale entre les êtres c’est éliminer les fausses valeurs, rejeter les faux-semblants et balayer les convenances.
Gordon Eklund qui, dans Le silence de l’aube15, questionne les signes en action dans notre société, n’ignorant pas que l’arme la plus efficace de toute propagande politique est de nous persuader que les signes sont les choses.
Dick et ses univers hallucinés qui nous font douter de ce que nous nommons « réalité ».
Jeury qui pervertit la narration, affirmant avec Philippe Sollers que « contester le système rhétorique, ou les formes narratives, c’est mettre en cause l’idéologie bourgeoise, la conception bourgeoise du monde (comme hiérarchie accumulative, racontable, “pleine de sens”) ».
Brunner.
D’autres à venir.
Notes
- « SF à bâtons rompus », in Spirale n° 3. ↩︎
- In La légion de l’espace de Jack Williamson, Albin Michel (cité par Igor et Grichka Bogdanoff dans Clefs pour la SF, Seghers). ↩︎
- « Malaise dans la SF », parue initialement dans les Cahiers du Laboratoire de Prospective Appliquée, n° 4, sept. 75, puis reprise par les Éditions de L’aube enclavée (Metz). ↩︎
- Composée par Bernard Blanc — Kesselring éd. ↩︎
- Par ailleurs, comme le fait remarquer Dominique Douay dans ses « Libres propos » parus dans le n° 2 d’Espace-Temps, le lecteur ne sera-t-il pas tenté de pousser un soupir de soulagement après la lecture de tels textes extrémistes et caricaturaux, en se disant que tout de même ce n’est pas si terrible ? Éternelle histoire du berger qui criait « Au loup ! » à tort et à travers et qui ne fut pas écouté lorsque ce dernier arriva ! L’intention de l’auteur ne suffit pas, seule la manière dont le récit est perçu par le lecteur compte. ↩︎
- Post-préface au n° 6 du Citron Hallucinogène, spécial Nouvelle SF française. ↩︎
- Préface à Ciel lourd, béton froid. ↩︎
- « Imaginaire pacotille de la réduplication, images d’inconscience-fiction », in Fiction 270. ↩︎
- « Facettes politiques de l’inconscience-fiction », in Popilius 2. ↩︎
- Science-fiction et capitalisme, p. 161, Éditions Mame. ↩︎
- « Pouvoirs et désirs dans la réduplication de science-fiction », in Nyarlathotep 10. ↩︎
- « Notes pour l’ébauche d’une critique passionnante de science-fiction », par Romain Wlasikov, in Fiction 266. ↩︎
- Auteur d’un étonnant et furieux Locomotive rictus — Opta. ↩︎
- Préface à Crash !, Calmann-Lévy ↩︎
- Le Masque. ↩︎



